L'ENTERREMENT DE GUSTAVE FLAUBERT 
11 mai 1880

d'après Emile Zola in Etudes Critiques.

    (De Canteleu) il nous fallait gagner Rouen, traverser la ville et remonter au cimetière Monumental, en tout sept kilomètres environ [...] (En entrant dans la ville) nous pouvions être alors trois cents au plus. Je ne veux nommer personne, mais beaucoup manquaient que tous comptaient  trouver là [...].

    Encore s'explique-t-on que beaucoup aient hésité à venir de Paris [...]. Mais ce qui est inexplicable, ce qui est impardonnable, c'est que Rouen, Rouen tout entier n'ait pas suivi le corps d'un de ses enfants les plus illustres. On nous a répondu que les Rouennais, tous commerçants, se moquaient de la littérature. Cependant, il doit y avoir dans cette grande ville des professeurs, des avocats, des médecins (...), enfin des esprits cultivés qui avaient appris par les journaux la perte que venait de faire la littérature française. Eh bien ! personne n'a bougé ; on n'aurait peut être pas compté deux cents Rouennais dans le maigre cortège (...). Le long des quais puis le long de l'avenue que nous avons suivie, quelques groupes de bourgeois regardaient curieusement. Beaucoup ne savaient même pas quel était ce mort qui passait; et, quand on leur nommait Flaubert, ils se rappelaient seulement le père et le frère du grand romancier, les deux médecins dont le nom est resté populaire dans la ville. La vérité doit être que Flaubert, la veille de sa mort, était inconnu des quatre cinquièmes de Rouen et détesté de l'autre cinquième. Voilà la gloire.

         Des boulevards à montée rapide, des rues escarpées conduisent au cimetière Monumental, qui domine la ville. Le corbillard avançait plus lentement [...], nous arrivions au bout de ce voyage de deuil. En bas, dès la porte, de grosses touffes de lilas embaument le cimetière; puis, des allées serpentent et se perdent dans des feuillages, tandis que les tombes étagées blanchissent au soleil. Mais en haut, un spectacle nous avait arrêtés : la ville, à nos pieds, s'étendait sous un grand nuage cuivré, dont les bords, frangés de soleil, laissaient tomber une pluie d'étincelles rouges ; et c'était, sous cet éclairage de drame, l'apparition brusque d'une cité du moyen âge, avec ses flèches et ses pignons, son gothique flamboyant, ses ruelles étranglées coupant de minces fosses noires le pèle-mêle dentelé des toitures [...]

          En bas, sur le port, lorsque, hébétés de fatigue et de chagrin, Goncourt nous a ramenés, Daudet et moi, à l' hôtel où il était descendu, une musique militaire jouait un pas redoublé, près de la statue de Boieldieu. Les cafés étaient pleins, des bourgeois se promenaient, un air de fête épanouissait la ville [...]

            Ah ! les tristesses des enterrements de grands hommes !    

                                                                                                                        Emile Zola, Etudes critiques.